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Bailleurs de fonds / Investisseurs

4.2 Additionnalité et conditionnalité

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Pour que les financements de la conservation profitent véritablement à la nature, les marchés doivent encourager des résultats qui n'arriveraient pas sans ce soutien – c'est ce qu'on appelle « l'additionnalité ». Un problème courant des instruments de marché est l'antisélection. Puisque les marchés de la nature suivent la logique classique du marché, ils incitent à la participation des fournisseurs dont les coûts d'opportunité sont faibles. Par exemple, un agriculteur pourrait cesser de cultiver ses terres si la vente de crédits de biodiversité est plus lucrative. Mais s'il était susceptible d'arrêter de toute façon, le crédit n'entraîne aucun gain réel pour la nature. Cela peut donner l'illusion d'une efficacité des marchés volontaires par rapport aux approches réglementaires, mais risque de financer des projets qui ne créent pas réellement de nouveaux avantages écologiques.

Nos évaluations d'impact des projets de compensation de la biodiversité et de crédits carbone mettent en lumière l'ampleur du problème, révélant une non-additionnalité généralisée (zu Ermgassen, 2023 ; West et al., 2023). Les compensations pour pertes évitées (crédits accordés pour la prévention de dommages environnementaux probables) sont particulièrement sujettes à ce problème, tandis que celles visant la restauration sont généralement plus susceptibles de générer des gains écologiques (Inkinen et al., 2022).

Pour démontrer l'additionnalité des projets, il est indispensable de les comparer à ce qui se serait passé sans eux. Cela implique d'examiner la situation avant le projet (situation de référence) et de définir un scénario réaliste « et si » sans intervention (scénario contrefactuel). Si la comparaison des résultats avec une situation de référence permet d'identifier les changements écologiques au fil du temps, le scénario contrefactuel est nécessaire pour déterminer si ces changements sont imputables aux interventions du projet.

Il existe des méthodes scientifiques pour mesurer l'impact réel d'un projet, comme la comparaison de zones similaires avec et sans projet. Cependant, en pratique, ces méthodes ne sont pas appliquées de manière systématique (Wunder et al., 2025). Par exemple, les compensations de biodiversité évitées et les crédits carbone reposent souvent sur des scénarios de référence assortis de contrefactuels arbitraires qui surestiment les menaces pesant sur les sites sélectionnés (Calyx 2023 ; Haya et al. 2023). Pour une grande partie des approches actuelles de crédits pour la biodiversité, les scénarios de référence et les contrefactuels sont inexistants, ambigus, suffisamment flexibles pour être manipulés a posteriori, ou ne reposent pas sur des résultats suivis. De fait, de nombreux crédits existants et prévus se fondent uniquement sur des actions et leurs résultats prévisionnels, ou ne justifient pas clairement leur impact. Afin d'éviter la sur-attribution de crédits, certains chercheurs proposent que ceux-ci ne soient idéalement émis qu'a posteriori, une fois les résultats mesurés par rapport à un contrefactuel robuste, établi statistiquement.

La plupart des programmes de paiements publics pour la biodiversité, à l'instar de nombreux dispositifs agroenvironnementaux en Europe, souffrent de problèmes d'additionnalité. Ils rémunèrent les propriétaires fonciers pour certaines actions, mais ces actions sont souvent mal définies et leur lien avec un réel bénéfice écologique reste flou (Reed et al., 2014). En raison de ces problèmes d'additionnalité et d'une sélection adverse généralisée, nombre de ces programmes ont eu un impact positif limité sur la nature (Batáry et al., 2015 ; Cour des comptes européenne, 2020 ; Kleijn et al., 2001, 2004, 2006 ; Reed et al., 2014). Dans l'espoir d'améliorer l'additionnalité de ces dispositifs, scientifiques et décideurs politiques s'intéressent de plus en plus aux approches axées sur les résultats, où les paiements sont liés à l'atteinte d'objectifs de biodiversité plutôt qu'à la simple réalisation d'actions prescrites. Toutefois, si les dispositifs axés sur les résultats établissent un lien plus clair entre les dépenses publiques et les résultats écologiques, ils présentent également des risques et des coûts plus élevés pour les propriétaires forestiers, ce qui implique des niveaux d'indemnisation plus importants (Süring & Lundhede, 2025). Il n'est donc pas encore établi si les dispositifs axés sur les résultats offrent un meilleur retour sur investissement en matière de biodiversité que leurs homologues axés sur l'action.

L'enquête que nous avons menée auprès de propriétaires forestiers privés afin de comparer les systèmes de paiement pour la biodiversité axés sur l'action et ceux axés sur les résultats a révélé que les systèmes axés sur l'action permettent généralement d'inscrire davantage de terres, car les systèmes axés sur les résultats exigent des paiements plus élevés pour attirer les propriétaires. Toutefois, couvrir une plus grande superficie ne suffit pas. Les décideurs devraient se concentrer sur les résultats concrets en matière de biodiversité que chaque système peut générer en fonction des fonds investis.

L'efficacité de chaque programme dépend de sa capacité à améliorer la biodiversité. Par exemple, rémunérer les propriétaires forestiers danois pour la conservation du bois mort favorise les espèces de coléoptères et peut s'avérer rentable même si cette mesure n'est efficace que sur la moitié des terres. En revanche, d'autres actions, comme la création de forêts d'âges variés pour favoriser les oiseaux, doivent obtenir des résultats plus probants pour être justifiées.

En résumé, nous suggérons de prendre en compte, lors de la conception des futurs programmes, la manière dont les actions se traduisent par des bénéfices concrets pour la biodiversité. 

 

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