Anciennes terres agricoles en Pologne (photo : https://pixabay.com/users/arcaion-2057886/)
La restauration écologique intelligente pourrait transformer la manière dont l'Europe restaure la nature tout en luttant contre le changement climatique. Une nouvelle étude présente un cadre pratique qui intègre la restauration de la biodiversité, le stockage du carbone, l'adaptation au climat et les bénéfices sociétaux, aidant ainsi les décideurs politiques à identifier les domaines où la restauration écologique peut avoir le plus grand impact. À travers l'étude de cas de l'Europe, les chercheurs mettent en lumière les opportunités de restaurer les terres agricoles abandonnées, de créer des corridors écologiques favorisant l'adaptation de la faune sauvage au réchauffement climatique et de soutenir les économies rurales grâce à l'écotourisme. Ce cadre prend également en compte les compromis nécessaires, tels que les risques d'incendies de forêt, la concurrence entre les différents usages des terres et les conflits potentiels entre les prédateurs en réintroduction et l'élevage. Plutôt que de promouvoir une restauration uniforme, cette approche privilégie des solutions adaptées aux contextes locaux, qui concilient les priorités écologiques, climatiques et sociales. Ce cadre constitue un outil décisionnel puissant pour la mise en œuvre d'objectifs ambitieux en matière de biodiversité et de climat, tout en garantissant la résilience, l'autonomie et le bien-être des écosystèmes restaurés, tant pour l'humanité que pour la nature.
Une nouvelle étude – réalisée dans le cadre de projet wildE Ce document propose un cadre global pour une restauration écologiquement intelligente, arguant que la restauration des écosystèmes doit simultanément assurer le rétablissement de la biodiversité, l'atténuation du changement climatique, l'adaptation au changement climatique et générer des bénéfices sociétaux, plutôt que de se concentrer sur un seul objectif. Cette approche intervient alors que les pays subissent une pression croissante pour respecter leurs engagements internationaux, notamment le Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal, qui appelle à restaurer au moins 30 % des écosystèmes dégradés d'ici 2030, ainsi que la législation européenne sur la restauration et les objectifs climatiques.
Les auteurs soutiennent que de nombreux projets de restauration continuent de privilégier soit la séquestration du carbone, soit la conservation de la biodiversité, ce qui engendre souvent des compromis. Les interventions axées sur le carbone, telles que les plantations d'arbres en monoculture, peuvent accroître rapidement les stocks de carbone mesurables, mais simplifient fréquemment les écosystèmes et réduisent leur résilience aux perturbations. La conservation axée sur la biodiversité, quant à elle, peut restaurer les habitats sans pour autant apporter de bénéfices substantiels ou immédiats en matière d'atténuation du changement climatique. Le cadre proposé, en revanche, positionne le réensauvagement – la restauration d'écosystèmes autosuffisants par une intervention humaine minimale – comme un moyen d'optimiser de multiples objectifs à l'échelle des paysages.
Au cœur de ce cadre se trouve la restauration des processus écologiques naturels, notamment une meilleure connectivité des habitats, une plus grande complexité trophique grâce au retour d'espèces clés et des régimes de perturbations plus naturels. Selon les chercheurs, ces processus renforcent la résilience des écosystèmes, améliorent le stockage du carbone et génèrent des bénéfices sociétaux plus larges, tout en réduisant le besoin d'une gestion intensive à long terme.
En prenant l'Europe comme étude de cas, l'équipe a appliqué ce cadre pour identifier les domaines où la renaturation intelligente face au climat pourrait générer les plus grandes synergies, et ceux où des compromis nécessiteraient une planification minutieuse. Trois exemples illustrent son application pratique.
La première partie de l'étude porte sur les terres agricoles abandonnées comme opportunité d'atténuation du changement climatique. Partout en Europe, l'abandon des terres agricoles s'accélère avec le déclin des populations rurales et la baisse de la rentabilité de l'agriculture. Environ 200 000 kilomètres carrés de terres agricoles de l'UE devraient être fortement menacés d'abandon dans les prochaines décennies, offrant ainsi d'importantes opportunités de restauration écologique. En combinant les projections d'abandon des terres agricoles avec des cartes du potentiel de stockage de carbone et de l'intégrité écologique, les chercheurs ont identifié des paysages capables de stocker 3.4 pétagrammes de carbone supplémentaires s'ils étaient renaturés. Parmi les zones prioritaires figurent les Apennins et la Sicile en Italie, les Alpes, le nord de l'Espagne, l'ouest de la Grande-Bretagne et l'Irlande, ainsi que certaines régions de Pologne, de Slovaquie, de Bulgarie et de Roumanie. Cependant, l'étude souligne que laisser la végétation se régénérer accroît également le risque d'incendies de forêt, notamment dans les régions méditerranéennes, et peut favoriser la prolifération d'espèces invasives si elle n'est pas maîtrisée. Afin de maximiser les gains de carbone tout en réduisant les risques, les auteurs recommandent des mesures de gestion intégrée telles que la réintroduction de grands herbivores, le maintien des voies de migration, la mise en œuvre de brûlages dirigés à faible intensité et, le cas échéant, le recours au pâturage contrôlé.
Une seconde étude de cas démontre comment la restauration des écosystèmes peut renforcer l'adaptation au changement climatique grâce à la connectivité écologique. Face au déplacement des habitats favorables vers le nord et en altitude, les espèces dépendent de plus en plus de la connectivité des paysages pour survivre. En utilisant la vélocité climatique – qui mesure la rapidité avec laquelle les espèces doivent se déplacer pour suivre l'évolution des températures – les chercheurs ont identifié le nord-est de l'Europe, notamment la Pologne, les pays baltes, la Finlande, la Suède et l'Irlande, comme des régions prioritaires pour la restauration des corridors de migration. À l'inverse, les zones montagneuses telles que les Alpes, les Balkans et certaines parties de la péninsule Ibérique subissent un changement climatique plus lent et demeurent d'importants refuges climatiques. La transformation des terres agricoles abandonnées en mosaïques diversifiées de forêts, de prairies et de maquis pourrait contribuer à reconnecter les habitats fragmentés et à faciliter les déplacements des espèces. L'étude souligne toutefois que la mise en place de corridors écologiques entre souvent en concurrence avec l'agriculture, le développement des infrastructures et d'autres usages des sols, ce qui rend indispensable une planification adaptée au contexte local.
Ce cadre prend également explicitement en compte les opportunités et les risques sociaux, un aspect souvent négligé dans la planification de la restauration. Le réensauvagement peut améliorer la qualité de l'eau, réduire les impacts des inondations et des sécheresses, créer de nouvelles possibilités de loisirs et stimuler les économies rurales grâce au tourisme de faune sauvage. En cartographiant la demande touristique potentielle en fonction du retour attendu des grands mammifères, les chercheurs ont constaté que les opportunités les plus prometteuses se situaient en Europe centrale – notamment dans le sud de l'Allemagne, en Suisse et en Autriche – ainsi que dans le nord de l'Espagne, le sud de la France et le nord de l'Italie, où le rétablissement des populations d'animaux sauvages coïncide avec une forte accessibilité pour les visiteurs.
Dans le même temps, le retour des prédateurs pose des défis importants. Des régions comme le nord de l'Espagne, l'Italie, la Roumanie et certaines parties des Balkans devraient connaître une augmentation des conflits entre les populations croissantes de loups et d'ours bruns et l'élevage. Les mesures existantes, telles que les chiens de protection des troupeaux et l'amélioration des clôtures, ont permis de réduire la prédation dans certaines régions, mais leur efficacité reste tributaire du contexte. Les auteurs soulignent que les retombées économiques de l'écotourisme ne doivent jamais se faire au détriment de l'intégrité écologique ou des communautés locales, et appellent à une gouvernance équitable et à une gestion adaptative.
Globalement, l'étude conclut que le réensauvagement intelligent face au climat offre un cadre d'aide à la décision pratique pour identifier les stratégies de restauration qui génèrent de multiples avantages, tout en tenant compte des compromis nécessaires. Plutôt que de prescrire une solution unique, elle encourage les planificateurs à évaluer conjointement la biodiversité, le stockage du carbone, la résilience climatique et les retombées socio-économiques. Les auteurs affirment que l'intégration d'une gestion adaptative, d'un suivi rigoureux et d'une comptabilité écosystémique standardisée sera essentielle pour traduire ce cadre en politiques publiques et aider l'Europe à respecter ses engagements en matière de biodiversité et de climat.